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Les forteresses gothiques de l'Adour

" J'ai édité et souscrit ce code à Aire la 22e année du règne du glorieux roi Alaric ".
Aignan, " homme respectable "
(Préambule du Code d'Alaric en 506)
 

A l'aube du premier royaume wisigoth de Toulouse, le roi partage les pouvoirs de décisions avec l'Assemblée des Anciens et les grands chefs militaires.
Comme les comtes civils qui gèrent les Cités, les ducs militaires gouvernent de puissantes forteresses. Mais très vite le roi accentue son pouvoir, crée des juges royaux et des duchés sur lesquels il exerce seul toute autorité. Théodoric II est le chef des armées gothiques et il place à leur tête son frère Frédéric comme commandant en chef.
Des châteaux sont fortifiés pour résister aux diverses incursions extérieures. Le long de l'Adour en particulier, fleuve de Novempopulanie qui descend des Pyrénées pour se jeter dans l'Atlantique, quatre baurgs ( forteresses) assurent la maîtrise des principaux ports (cols) pyrénéens vers l'Espagne dont les Wisigoths feront très tôt une dépendance de Toulouse.

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Begora et Lapurdum
A quelques kilomètres en aval de Tarbes, la forteresse royale de Begora domine toute la région et son appartenance gothique sera reconnue encore à la fin du VIe siècle, puisqu'elle sera comprise dans la dot de plusieurs princesses wisigothes de Tolède mariées à des rois mérovingiens. A l'autre extrémité du cours de l'Adour, l'ancien château romain de Lapurdum (qui donnera naissance à Bayonne), occupé à plusieurs reprises par des Saxons, est réaménagé par les Wisigoths et jouera un rôle important dans l'administration civile et militaire du duché de Bordeaux.

Sever à Palestrion
En amont de Dax, le château de Palestrion dans les Landes est fortifié par Théodoric Ier. Son gouverneur y tiendra en toute indépendance une cour animée où un prédicateur catholique du nom de Sever prêchera ouvertement la foi nicéenne au milieu des soldats ariens !
A l'automne 445, la flotte vandale du roi Geiséric quitte l'Afrique du Nord, longe la côte occidentale d'Ibérie, pénètre par surprise dans l'embouchure de l'Adour, prend en otage de grandes familles locales et remonte le fleuve jusqu'au château de Palestrion. Pour les Vandales, il s'agit d'ouvrir un front de combat au sud-ouest du royaume de Toulouse pour le prendre en tenaille, dans le cadre d'une alliance objective avec les Huns, à l'heure même où Attila songe à une conquête au nord de la Loire. Une sévère bataille s'engage alors entre les Vandales et les défenseurs romains et wisigoths. Le gouverneur de la forteresse et Sever sont tués ainsi que de nombreux fantassins et cavaliers dont la résistance courageuse permet la défaite et le départ des Vandales, ce qui contribuera sans aucun doute à la future défaite d'Attila, privé d'un appui au sud.
Le comte Sébastien venu de Constantinople et accueilli à la cour de Toulouse est nommé par Théodoric Ier nouveau commandant de la forteresse de Palestrion ; il y fait construire une chapelle sur le tombeau de Sever, qui sera considéré comme un saint et donnera son nom à la bourgade de Saint-Sever sur l'Adour. Le château sera ensuite compris dans le duché de Bordeaux et les futurs ducs de Gascogne en feront la capitale de leur Etat de 981 à 1063. Saint-Sever sera d'ailleurs surnommée " Cap de Gasconha ".

Mas d'Aire sur l'Adour
Entre le château de Begora et celui de Palestrion, voici la forteresse du Mas d'Aire sur l'Adour, appelée à un destin royal.
En 438 le général romain Litorius attaque le " Camp des Couleuvres " près d'Aire où il croit battre le roi wisigoth...qui n'est pas encore arrivé !
Une citadelle, un palais et une église arienne sont construits sur les hauteurs qui dominent l'Adour. Aire devient avec Euric-le-Grand l'une des principales résidences des rois wisigoths. Le roi y nomme un gouverneur d'origine ostrogothe dont la fille, nommée Quitterie, devrait épouser un prince wisigoth. Or si le futur époux et les deux familles gothiques sont chrétiens ariens, Quitterie s'est convertie secrètement au catholicisme et, désirant vouer sa vie à Dieu, elle refuse le mariage envisagé et s'enfuit pour se cacher dans la citadelle d'Atura. Retrouvée, elle est décapitée en 478. Selon la légende, une fontaine aurait jailli à l'endroit où sa tête tomba et deux anges lui auraient signifié de la prendre dans ses mains et de rejoindre un sarcophage de marbre blanc qui l'attendait sur la colline dans un oratoire. Plus tard, une église romano-gothique dédiée à Sainte-Quitterie s'élèvera à cet emplacement et deviendra un centre de pèlerinage important sur les chemins de Compostelle.

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Aire-sur-l’Adour :
Mosaïque de Sainte-Quitterie qui tient sa tête dans ses mains. Elle est encadrée par deux anges qui lui présentent le lys blanc de la virginité et la palme du martyre. On remarquera à gauche la mention de Tolosa et à droite celle d’Atura, les deux résidences d’Alaric II.

Dans sa crypte, on aperçoit un sarcophage du IVe siècle, en marbre blanc, dit de Sainte-Quitterie.
Sous le règne d'Alaric II, Aire-sur-Adour accroît son importance comme résidence de la cour royale et centre de gouvernement après Toulouse. Le roi s'entoure de conseillers romains originaires d'Aquitaine et nomme le comte Goaïaric, gouverneur d'Aire, comme Premier ministre. C'est lui qui sera chargé d'expédier les copies de décrets royaux aux quatre coins du royaume à tous les comtes des cités et d'archiver les originaux au palais : tel le texte de la " Lex Romana Wisigothorum " avec son préambule, connue sous le nom de " Bréviaire d'Alaric ", code révisé des lois romaines et wisigothes, mis au point à Aire-sur-Adour en février 506 et rédigé " par la main de l'homme respectable Aignan ".

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Aire sur Adour : sarcophage antique en marbre des Pyrénées, dit de "Sainte-Quitterie ".

Aquitaine et Novempopulanie

" Les Aquitains...c'est un peuple absolument à l'écart,
en raison non seulement de sa langue,
mais aussi de son apparence physique... "
Strabon(Géographe grec du 1er s. avant J-C.)

Dans ses mémoires de guerre, César est le premier auteur de l'Antiquité à citer et à décrire l'Aquitaine qui " s'étend de la Garonne aux Pyrénées et à la partie de l'océan qui baigne l'Espagne ". Il ajoute que les Aquitains sont différents des Celtes " par la langue, les coutumes et les lois ". Plus tard le géographe grec Strabon les décrit comme " un peuple absolument à l'écart, en raison non seulement de sa langue, mais aussi de son apparence physique ".
" Pays des eaux abondantes ", l'Aqui-tania est de fait à cette époque une entité ethnogéographique dont l'unité est réalisée par la langue aquitanique héritière des parlers pré- et protohistoriques. En 56 avant J-C., le romain Crassus bat les Aquitains à Sos, puis à Beegaar dans les Landes. Certains d'entre eux se réfugient sur la rive gauche de l'Adour vers les Pyrénées et maintiennent leur langue et leur culture que l'on retrouve aujourd'hui chez les Basques. Sur le plan politique, l'esprit rebelle et particulariste des Aquitains (longuement décrit par César) inquiètera fort l'empereur Auguste qui s'empressera de les intégrer aux Celtes du nord en créant une région artificielle : une vaste Aquitaine des Pyrénées à la Loire !
Mais leur esprit de résistance et d'indépendance est tel qu'ils obtiendront dans les années 70 après J-C, pour eux seuls, une circonscription financière ayant son siège à Lectoure. De même pour le recrutement militaire, ils refusent d'être confondus avec les peuples du nord de Garonne. A la fin du IIIe siècle, ils arrachent une certaine autonomie au sein d'une nouvelle Aquitaine : la Novempopulanie ou Pays des Neuf Peuples, inscrits sur un tronc de colonne à Hasparren au Pays Basque.

Novempopulanie (capitale : Elusa / Eauze)

Les Neuf Peuples                Chef-lieu

  • Aturenses                   Atura (Aire s/Adour )
  • Auscii                         Illiberis (Auch)
  • Bigerionnes                 Tarbes et St Lezer
  • Boiates                       Bazas
  • Consoranni                  Saint-Lizier
  • Convenae                    Lugdunum Convenarum
  • Elusates                     Elusa (Eauze)
  • Lactorates                   Lactora (Lectoure)
  • Tarbelli                        Dax

 

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Pierre d'Hasparren : Verus, notable aquitain, fut envoyé à Rome pour obtenir l'autonomie de la Novempopulanie.

Au VIe siècle, des Aquitano-Vascons réfugiés dans la haute vallée de l'Ebre, poussés par les Wisigoths de Tolède, rejoignent leurs lointains cousins du bassin aquitain, et la Novempopulanie devient alors la Vasconie citée par le chroniqueur Frédégaire en 602. La fusion entre ces deux communautés donnera naissance au gascon qui se distinguera du languedocien dans la langue occitane, en raison de peuplements historiques différents.

Les populations restées vers les Pyrénées occidentales constitueront l'actuel Peuple Basque gardien de la langue et de la culture des Aquitains protohistoriques. Ces Aquitains s'affirmeront durant tout le Haut Moyen Age face aux incursions des Francs : on connaît le fameux épisode de Roncevaux où Charlemagne de retour d'Ibérie voit son arrière-garde taillée en pièces par des guerilleros vascons insurgés.
Duchés et royaumes d'Aquitaine se succèderont avec des limites mouvantes, concrétisant ainsi la force d'autonomie de ces populations.

Article publié avec l'aimable autorisation de Georges Labouisse
Pour en savoir plus :
Georges Labouysse
Les WISIGOTHS,
Peuple nomade – Peuple souverain
(1er – VIIIe siècle)
Editions. Loubatières 2005