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Histoire d'un déclin

Depuis le XIe siècle, l'occitan est l'instrument d'une création littéraire et d'une vie populaire ininterrompues. Malgré une transmission sociale, à présent très compromise, cette langue demeure une composante importante de la culture dans la plus vaste partie du sud de la France.
Langue culturelle et intellectuelle du sud de la France pendant toute la période médiévale, tout particulièrement avec les troubadours ("celui qui trouve", de trobar, "trouver" en occitan). Les troubadours ont inventé l'amour courtois en répandant l'idée novatrice de fidélité à la dame plutôt qu'au seigneur. Leur idéologie s'est rapidement propagée dans toute l'Europe. Ainsi, ils donnent le ton aux cours européennes après les temps tristes qui ont suivi les invasions barbares et créent le style de vie raffiné des cours seigneuriales.

La croisade dite des Albigeois fut le point de départ décisif d'une série d'annexions à la France de la plupart des provinces et royaumes occitans.
Le déclin de l'occitan comme langue administrative et littéraire dure de la fin du XVe siècle jusqu'au XIXe siècle. L'occitan n'a cessé de perdre son statut de langue savante. Au cours du XVIe siècle, la graphie précédemment en usage tombe dans l'oubli (ce qu'a accentué l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui impose l'usage administratif du français). Les écrits sont désormais souvent rédigés dans des graphies variées et parfois peu cohérentes.

La langue du roi de France finira par s'imposer dans tout le pays dans l'oral (en particulier dans les anciennes provinces occitanophones comme le Poitou, la Saintonge ou les Charentes, la Marche et la Basse-Auvergne, ainsi qu'une partie de Rhône-Alpes). Elle s'imposera seulement dans les écrits administratifs et juridiques dans les autres régions d'Occitanie (régions actuellement occitanophones).

" Pour accoutumer les peuples à se plier au roi, à nos moeurs, et à nos coutumes, il n'y a rien qui puisse plus y contribuer que de faire en sorte que les enfants apprennent la langue française, afin qu'elle leur devienne aussi familière que les leurs, pour pouvoir pratiquement si non abroger l'usage de celles-ci, au moins avoir la préférence dans l'opinion des habitants du pays. "
— Colbert en 1666

La Révolution française confirmera cette tendance, car les Jacobins, pour favoriser l'unité nationale, imposeront le français comme seule langue officielle, ce qui n'empêchera pas la langue d'oc de rester la langue parlée, voire d'être utilisée par les Révolutionnaires pour propager plus efficacement leurs thèses.

Citations de l'Abbé Grégoire en 1793 :
" L'unité de la République commande l'unité d'idiome et tous les Français doivent s'honorer de connaître une langue (Nota: le français) qui désormais, sera par excellence celle des vertus du courage et de la liberté. "
" Il serait bien temps qu'on ne prêchât qu'en français, la langue de la raison. Nous ne voyons pas qu'il y ait le plus petit inconvénient à détruire notre patois, notre patois est trop lourd, trop grossier, l'anéantissement des patois importe à l'expansion des Lumières, à la connaissance épurée de la religion, à l'exécution facile des lois, au bonheur national et à la tranquillité politique. "
" Néanmoins la connaissance et l'usage exclusif de la langue française sont intimement liés au maintien de la liberté à la gloire de la République. La langue doit être une comme la République, d'ailleurs la plupart des patois ont une indigence de mots qui ne comporte que des traductions infidèles. Citoyens, qu'une saine émulation vous anime pour bannir de toutes les contrées de France ces jargons. Vous n'avez que des sentiments républicains : la langue de la liberté doit seule les exprimer : seule elle doit servir d'interprète dans les relations sociales. "

La langue, malgré quelques tentatives littéraires au XVIe siècle, ne survit plus que dans les usages populaires rarement écrits et ce jusqu'au XIXe siècle avec le renouveau du Félibrige. Les médias occitans deviennent eux-même d'ardents adversaires de l'occitan :

[l'occitan...]" Ce malheureux baragouin qu'il est temps de proscrire. Nous sommes Français, parlons français. "
— un lecteur de L'Écho du Vaucluse, 1828

" Le patois porte la superstition et le séparatisme, les Français doivent parler la langue de la liberté. "
— La Gazette du Midi, 1833

" Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez les par tous les moyens possibles à l'unité de la langue française comme à l'uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand coeur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n'a jamais pu les comprendre. "
— Le Messager, 24/09/1840

L'occitan restera pour une grande majorité d'habitants des pays d'oc la seule langue parlée par la population jusqu'au début du XXe siècle. À cette époque, l'école républicaine française (dès la III° république) joue un grand rôle dans la disparition de l'usage oral de la langue occitane. D'une part l'école devient gratuite et obligatoire pour tous. D'autre part, le système éducatif français cause un recul important de l'occitan par le biais d'une politique de dénigrement et de culpabilisation des occitanophones. En effet, elle tend à culpabiliser les locuteurs occitans en prétextant que pour réussir dans la vie il faut parler français. La répression de l'utilisation de la langue au sein de l'école est très importante : sévices physiques, humiliations... À cette époque, on dit qu'" il est interdit de cracher par terre et de parler patois ". Le terme de patois est d'ailleurs contestable car péjoratif. Il a eu pour but de faire oublier que l'occitan est une langue et de faire croire que l'utilisation du patois était obscurantiste car elle n'était pas la même d'un village à l'autre.

" Le patois est le pire ennemi de l'enseignement du français dans nos écoles primaires. La ténacité avec laquelle dans certains pays, les enfants le parlent entre eux dès qu'ils sont libres de faire le désespoir de bien des maîtres qui cherchent par toutes sortes de moyens, à combattre cette fâcheuse habitude. Parmi les moyens il en est un que j'ai vu employer avec succès dans une école rurale de haute Provence... Le matin, en entrant en classe, le maître remet au premier élève de la division supérieure un sou marqué d'une croix faite au couteau...Ce sou s'appelle : le signe (en occitan : lo senhal). Il s'agit pour le possesseur de se signe (pour le " signeur " comme disent les élèves) de se débarrasser du sou en le donnant à un autre élève qu'il aura surpris prononçant un mot de patois. Je me suis pris à réfléchir au sujet de se procédé... C'est que je trouve, à côté de réels avantages, un inconvénient qui me semble assez grave. Sur dix enfants, je suppose qui ont été surpris à parler patois dans le journée, seul le dernier est puni. N'y a-t-il pas la une injustice ? J'ai préféré, jusque-là, punir tous ceux qui se laissent prendre [...]. "
— Correspondance générale de l'Inspection primaire, 1893
" Je considère qu'un enseignement du dialecte local ne peut être donné qu'en proportion de l'utilité qu'il offre pour l'étude et pour la connaissance de la langue nationale. "
— Léon Bérard, Ministre de l'Instruction publique, décembre 1921

Les changements sociaux du début du XXe siècle sont aussi à l'origine de la dépréciation de la langue. Avec la révolution industrielle et l'urbanisation, ne parler que l'occitan constituait un handicap pour accéder à des postes importants. De nombreux parents ont alors choisi de ne parler que le français à leurs enfants. Pourtant, pour eux-même, le français était la langue de l'école et de l'administration, mais ce n'était pas leur langue maternelle.

Les hécatombes de la première guerre mondiale ont singulièrement accéléré le mouvement de francisation. En effet, en Occitanie, il existait des comportements démographiques spécifiques: le choix de l'enfant unique. On peut légitimement considérer, que le dynamisme linguistique occitan est mort avec le déclin démographique des Occitans.

Suite aux pertes de la Première Guerre mondiale, l'Occitanie a eu recours dès les années 1920 à l'immigration étrangère pour se repeupler et se rebâtir (espagnols, italiens, arméniens, ...). Les nouveaux arrivant ont appris la langue qui était incontournable pour s'intégrer: le français. Cette immigration fut essentiellement urbaine, occasionnant de ce fait une dilution des occitanophones en ville et une coupure avec les populations rurales, encore largement occitanophones. Il est à noter que les rares immigrants en zones rurales ont souvent appris l'occitan et l'on parfoist transmis à leurs enfants.

Les adversaires de l'occitan existent encore aujourd'hui, sous diverses formes :
" Avec 4000 francs je pourrais acheter une mitraillette et en finir avec l'occitan. "
— Le principal adjoint d'un collège de la banlieue toulousaine, années 1990

" Le nissart est inutile parce que les Niçois parlent très bien le français. "
— Un maire des Alpes-Maritimes années 1990

" Notre vision des " langues " et des " cultures " régionales, aseptisée, baigne dans la niaise brume des bons sentiments écolo-folkloriques et se nourrit d'images d'un passé revisité... Ce ne peut être un objectif national. En proposant aux jeunes générations un retour à des langues qui n'ont survécu que dans les formes parlées, pour l'essentiel privées de l'indispensable passage à la maturité que donne la forme écrite, littéraire, philosophique, croit-on sérieusement leur offrir un avenir de travail, d'insertion sociale, de pensée ? "
— Danièle Sallenave, Partez, briseurs d'unité !, Le Monde, 3 juillet 1999

Le déclin est aussi souligné par les institutions européennes, ainsi que l'UNESCO. Les dialectes occitans sont classés en situation de danger important ou très important de disparition.

L'occitan est un cas unique en Europe. C'est la seule langue parlée par plusieurs millions de personnes qui ne possède pas une seule chaîne de télévision spécifique. Il existe toutefois des programmes en occitan sur certaines chaînes.